En réaction à l'organisation par la Mairie de Paris de "Paris Capital du libre" en juin dernier, Jean-Dominique GIULIANI(1) publiait dans Libération une tribune titrée : "Il n'a de libre que le nom". Tribune qui fit bondir la communauté open source, et notamment ASS2L Association des sociétés de service en logiciel libre dont Oblady est membre ( un membre mou, certes, mais non moins solidaire de ses confrères ).
Dans sa prose, Monsieur Giuliani étale une rafale de critiques sur le logiciel libre, les prestataires et les administrations utilisatrices. Généralement, j'ignore superbement ce genre de littérature, l'analyse économique "prédictive" a l'étymologie contre elle et annonce fatalement des "à priori". J'ai d'autre part peu de loisirs, pas de yatch, et guère le temps de pondre une réponse en réaction à ce genre d'articles. C'est pourquoi dans la plupart des cas je laisse ce soin à d'autres ( par exemple à l'ASS2L qui publie à l'heure ou je termine ce papier un autre rebond "libre de créer des emplois" )
Dans un premier temps, je fus effectivement tenté de laisser tomber l'affaire, Giulani n'est pas franchement marqué à gauche, la mairie P.S de Paris co-organise un truc, il ne va certainement pas bondir pour applaudir...
Pourtant, je pris ma plume ou plutôt mon clavier et mon traitement de texte open source préféré car les idées renvoyées par JDG dépasse largement l'enjeu "logiciel", et mérite le positionnement de chacun à titre de professionnel bien sur, mais aussi à titre humain car - chez nous en tout cas c'est l'humain qui nous motive.
D'abord il s'efforce de se mettre à dos l'ensemble des SSLL, chargées selon M. le Commandeur du Mérite federal d'Allemagne du " 'bidouillage' des logiciels 'ouverts' " (2)
J'en entends tousser d'ici ! Je ne sais pas quel est le niveau en informatique de notre sémillant quinquagénaire mais je crains qu'il n'ai pas une vision très précise de la réalité des métiers qui font vivre le secteur.
J'ai travaillé pour ma part pas loin de 10 ans avec un système d'exploitation dit "serveur" (3) qui demandait moultes imprécations, redémarrages et manipulations exotériques afin de produire pendant 3 semaines un résultat conforme. (Au delà de ces trois semaines il est généralement prudent de le redémarrer "simplement". )
Aujourd'hui je travaille exclusivement avec des ressources libres que parfois j'étends ou adapte, car comme semble l'ignorer M. Giuliani, une application écrite dans les règles de l'art peut être étendue de manière non-intrusive. Et j'ai désormais beaucoup moins l'impression de bidouiller ...
Ces bidouilleurs, toujours selon Monsieur le Commandeur de l'ordre de Gediminas de Lituanie, sont aussi des escrocs patentés :
' "l'open source" vise maintenant les administrations publiques, vaches à lait bien commodes dans un secteur où la concurrence est rude. Il serait naïf que les administrations pensent qu'elles acquièrent une indépendance à l'égard des éditeurs de logiciels alors qu'elles sont bien plus dépendantes des sociétés de services. ' (4)
Celle ci il fallait l'oser !! Combien de produits bancals et pourtant issue de l'industrie logicielle traditionnelle plombent les comptes des administrations ? Pour quel montant dites moi ? Sortez les calculettes. Sur sujet au moins, Monsieur le Commandeur du Service national de Roumanie a sans doute eu l'occasion de s'informer, puisqu'il a eu l'insigne honneur de rencontrer Steve Ballmer CEO de Microsoft - lors du lancement du magazine européen "Europe's World"
C'est en rebondissant sur des propos de Richard Stallman - rapportés notamment par 01 net en 2001 (5) que JDG fait un raccourci saisissant entre une résurgence communiste et le logiciel libre ! Citant cette phrase de Stallman :
"Cette question ne m'intéresse pas, moi je suis contre la société de marché..."
il applique cette position a tout le marché du libre, ce qui est un raccourci saisissant ! En oubliant au passage de signaler que Stallman précise en préambule et dans le même papier :
"Moi, je suis pour les logiciels libres, donc je ne peux pas parler au nom de ceux qui se contentent d'être open source."
Ce qui fait déjà une sérieuse différence, que JDG semble ignorer car il laisse baigner son propos dans un flou complet mêlant : libre, gratuit, open source ...
D'autre part même si on s'amuse à qualifier Stallman de "pape du logiciel libre", les différentes entités qui gravite autour du libre et de l'open source ne sont pas faut-il le préciser ? - des mouvements sectaires et gardent tous une entière indépendance de pensée.
C'est ainsi que l'on trouve dans les adeptes utilisateurs, la LCR avec www.lcr-rouge.org sous SPIP et www.frontnational.com sous Debian / php ( et sans doute des blocs cms open source mais je n'ai pas eu vraiment le coeur à fouiller plus que ça ... ) .
Et même, quelque part entre ces deux bornes extrêmes du paysage politique français, un certain Jean-Dominique Giuliani, qui publie son site grâce à artiphp et phpsecure.
Là, où on frise le nauséabond, c'est lorsque - fort de ces constats contestables JDG assène :
"L'activité de création des logiciels est fondée sur la recherche et peut donc être davantage "fixée" sur un territoire. L'activité des services informatiques peut être réalisée n'importe où, spécialement là où la main-d'oeuvre est moins coûteuse."
Le libre est une cause directe des délocalisations ! étrange hypothèse, ou on sous entend qu'un indien, un marocain,un tunisien est trop con pour concevoir un logiciel ! Ils sont tout juste capable de bidouiller des composants écrits en Europe, s'ils sont bien dirigés par une équipe européenne ...
Même si "nul ne songe a nier que, lorsqu'il s'agit de flairer le pognon, le capitalisme sait se montrer imaginatif" - ( Fajardie ) - dire que le libre est pour quelque chose la dedans est une conclusion osée !
Conclusion d'autant plus osée lorsque confortée par les déclarations d'IBM :
"IBM, par exemple, annonçait en juillet 2005, l'embauche de 14 000 personnes en Inde en même temps que ses plans sociaux européens. Mais elle n'a aucun projet semblable du côté de l'édition logicielle car "déplacer des usines de conception d'un logiciel est très difficile"."
IBM affirme ne pas avoir de projet de déplacement de ses départements de conception, nous sommes donc rassurés ! Les mauvaises langues signaleront seulement que ni Michelin, Danone ou Renault .... n'ont annoncés avoir des projets de fermeture de sites, apparemment c'est un truc que l'on ne projette pas, on le fait c'est tout !
"Par ailleurs, la sécurité informatique est devenue un enjeu considérable dans nos sociétés. Nous avons besoin de produits bien définis, connus, garantis, qui engagent la responsabilité d'acteurs économiques stables."
Voila l'argument massue : la sécurité ! ça fait peur et la peur c'est convainquant ... Surtout que le monde du libre est bien connu pour produire des produits à la sécurité douteuse ! Un gosse de cinq ans sait hacker une Debian, Apache est une passoire qui livre vos sites à tous les pirates du monde, il y a urgence, formatons ! Seul le logiciel propriétaire peut nous sauver !
Oui, je sais, l'ironie est facile, mais face à tant de mauvaise foi, je ne peux résister !
Cependant, malgré ce ton quelque fois badin je me réjouirai quand même que les politiques daignent désormais se pencher sur la question du logiciel libre, même s'il faut en passer par quelques hypothèses douteuses, ceci va amener le débat et je l'espère faire avancer les choses dans un domaine ou le législateur a largement matière.
(1) Jean-Dominique GIULIANI est Président de la Fondation Robert Schuman, Conseiller spécial auprès de la Commission européenne, et apparemment amateur de fioritures à la boutonnière car trois fois Commandeur. Accessoirement amateur de "yachting qui est une vraie passion". (www.jd-giuliani.org )
(2) Je cite toujours JDG, qui non content de se montrer désagréable emballe les termes "bidouillage" et "ouvert" de guillemets, ce qui ne simplifie pas la citation ...
(3) Que je ne citerai pas ici, mais je pense que beaucoup d'entre vous comprendront de quel produit il s'agit.
(4) Même tribune - Ce grand "penseur" commence à me saouler à tout mettre avec mépris entre guillemets cf note 2.